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Revue de presse

J'ai vraiment cru que les 2 carrés du Parc sans nom avaient été déboulonnés pour décorer la rédaction en chef de Libération.


Mais en fait non, j'avais mal vu.

Rebonds

Bien que les 2 carrés soient toujours bien plantés au seuil du Parc sans nom, l’exposition La Réserve s’est officiellement achevée le 9 août dernier. Annie Hudon Laroche en a tiré un texte et Étienne de Massy une série de photographies. Je les remercie l’un et l’autre et publie ici des extraits respectifs de leur travail :


«Assurément, le site de DARE-DARE fait partie de ces espaces dont la nature même est improbable. Coincé entre quatre rues, quelques immeubles et un parc, surplombé par un imposant viaduc, le site avait toutes les caractéristiques pour laisser perplexes l'administration publique de l'arrondissement Le Plateau-Mont-Royal. Que faire, en effet, de cet espace galeux qui laissait présager des usages pour le moins illicites? La réponse fût aussi simple que drastique: rien. Les fonctionnaires sertirent le terrain d’une clôture et décidèrent de ne rien décider. Loin de provoquer les railleries, c’est précisément ce geste qui suscita l’intérêt de Clément de Gaulejac et qui marque l’entrée en matière de son intervention intitulée La Réserve. Cette action irrésolue de la Ville de Montréal pointe une problématique communicationnelle qui alimente la démarche artistique de Clément de Gaulejac, celle de la double contrainte (double bind). Aussi paradoxale qu’insoluble, la double contrainte, théorisée par Gregory Bateson, se présente lorsque sont combinés deux énoncés contradictoires. L’individu interpellé se voit dans l’impossibilité de répondre à l’un des énoncés sans inévitablement désobéir à l’autre. Ainsi, s’abstenir de prendre une décision constitue en soi une prise de décision qui n’est pas sans répercussions. Contrôler, prévoir et faire, ne sont pas, contrairement à l’idée fort bien implantée dans notre société, les seuls moteurs de changements. […]»



«Une ouverture et un espace de liberté qui cherchent à embrasser le moment fragile de l’entre-deux. Ce battement qu’il est possible d’appréhender si l’on s’attarde non pas à résoudre les problématiques et les contradictions que recèlent le monde qui nous entoure mais bien à s’emparer de ces moments fugaces pour se questionner et laisser dériver nos idées tout simplement. Une manière de penser que l’impasse conceptuelle créée par la double contrainte suggère et que l’artiste alimente à travers les questionnements qu’il soulève comme celle reproduite sur l’affiche de son exposition: «Combien de temps après que l’on s’en soit levé, la place sur laquelle on était assis dans l’autobus est-elle encore la nôtre?». Une question pour le moins équivoque qui n’attend pas de réponse mais qui appelle davantage à la réflexion. C’est ainsi à une réflexion conceptuelle ancrée dans le quotidien que nous convie l’intervention mais également le blogue L’eau tiède créé par Clément de Gaulejac et qui est partie prenante de l’œuvre. Mélange de photographies, de courts textes et d’illustrations parfois humoristiques, le blogue retrace le parcours créatif de l’artiste tout en nous permettant de s’imprégner plus avant de ses pensées et d’y réagir. Il marque ainsi l’importance accordée non pas uniquement à la finalité de l’œuvre mais également à son processus de création. Un intérêt pour le projet et le processus qui se manifestent également à travers la valise exposée par l’artiste au parc sans nom. Transparente, encadrée d’un pourtour et d’une poignée métallique, la valise transporte trois mots lumineux faits de néon: nous y voilà. […]»



«Aussi minimale que poétique, l’intervention de Clément de Gaulejac, La Réserve nous invite à revoir nos automatismes conceptuels et à délaisser la pensée fonctionnelle, celle qui nous exhorte trop souvent à aller droit au but, à être productif, au profit d’un mode de pensée souple. Qu’arriverait-il si quelquefois nous nous hasardions à agir sans chercher à faire, à penser sans nécessairement aspirer à résoudre?»

L’empreinte

Un article de Libération relate l’arrestation d’une femme après qu’elle eût vandalisé une toile de Cy Twombly exposée dans une salle du Musée d’art contemporain d’Avignon. L’œuvre est un grand monochrome blanc sur lequel la contrevenante a déposé l’empreinte de sa bouche, au préalable enduite de rouge à lèvres. Le journaliste cite ensuite le directeur de la collection, navré, qui précise que le mélange de gras et de pigments des cosmétiques est ce qu’il y a de plus difficile à rénover.
Ce fait divers prend à contre-pied le cliché de l’angoisse de la page blanche, et renvoie plutôt à ce que l’on pourrait appeler l’ivresse de la page blanche, devant laquelle chacun devient auteur potentiel pourvu qu’il y dépose sa marque. L’auteure du baiser abonde en ce sens quand elle déclare à la police que «l’artiste a laissé ce blanc» pour elle.

Signalétiques silencieuses


Il est rare d’avoir, sur le coup, la conscience de l’importance d’une première fois qui va peut-être changer le cours de notre existence. Cette conscience ne peut être que rétrospective.
Il en va de même des dernières fois qui la plupart du temps nous échappent ; la dernière fois qu’on a vu quelqu’un qu’on ne reverra plus ; qu’on s’est rendu à un endroit avant un déménagement, etc. Cette inconscience de ce qui est en train de nous arriver est comparable au nécessaire déséquilibre du corps entre chaque pas. On oublie le culot qu’il faut à l’enfant pour se lancer dans le vide la première fois – et les suivantes – avant que la marche ne devienne une action tout à fait inconsciente, c’est à dire possible. J’imagine un réseau de signalétiques silencieuses qui soutiennent nos intuitions, nous permettent d’agir et de braver nos inhibitions, malgré le bavardage incessant des certitudes.

La réserve





Exposition du 7 juillet au 5 août.
Dans le parc sans nom entre Clark et St-Laurent, sous le viaduc Rosemont.

Chercher une place


Sur l’affiche de l’expo, il n’y avait pas de nom. Seulement une question et des coordonnées.
En la dessinant ainsi j’imaginais une sorte de teasing anonyme pour faire le lien entre le projet du parc sans nom et sa question initiale. L’imprimeur de l’affiche s’est joint à mon effort pour faire ce lien, mais il a dû me juger trop peu explicite. Il n’a donc pas hésité à inscrire son propre nom directement sur l’affiche (sous le bras du personnage de droite). Il réalise ainsi à mon insu un joli coup double en un seul geste, confirmant qu’une place vide ne la reste jamais très longtemps et que le nom qu’on porte (ou qu’on se donne) est bien le premier lieu qu’on habite.

Nous y voilà (1)


In Chihuahua pearl, de Charlier et Giraud.

Ibid

In La longue marche, de Charlier et Giraud.

In Angel face, de Charlier et Giraud.

Néon

Communiqué

La Réserve est une installation de Clément de Gaulejac conçue à partir de l’histoire particulière d’un parc laissé sans affectation par la ville de Montréal. Ne sachant pas quoi faire, on avait décidé de ne rien décider et de laisser blanc cet espace sur le plan. Pour que cette décision par défaut ne soit pas modifiée par l’usage, on entoura le terrain d’une clôture pour en interdire l’accès. En s’y installant en 2006, Dare-dare ouvre la clôture et se dote d’une cartographie au libellé intrigant : «situé dans un parc sans nom». Clément de Gaulejac décide de s’inscrire dans cette histoire en imaginant un dispositif par lequel ce parc sans nom devient Le parc sans nom.
Deux carrés
Une structure, installée au seuil du parc, emprunte à la ville de Montréal les deux carrés, l’un rouge et l’autre gris, qui désignent habituellement ce qui relève de son équipement (piscines, arénas, écoles, parcs, etc.). Mais cette citation de la signalétique municipale s’en distingue singulièrement ; les deux carrés sont ici privés de toute inscription : aucun logo, aucun nom ne vient préciser la désignation. Cette enseigne silencieuse inscrit dans l’espace le caractère «a-nomimal» du parc. Elle donne place à une absence et permet de figurer le vide, sinon de le faire.
Nous y voilà
Une valise, mobile et transparente, vient compléter ce dispositif. En son sein brille un néon qui dit qu’un cheminement est arrivé à son terme : nous y voilà. À la présence en creux d’un lieu sans nom, répond l’intégrité d’une présence qui s’affirme sans ancrage spécifique, un nom sans lieu. Ce mot-valise qui peut se poser n’importe où, détermine son propre contexte, à l’inverse du «vous-êtes-ici» des plans dont on ne peut comprendre le sens qu’en se référant à son contexte. Nous y voilà parce que nous avons projeté d’y être.

Le travail de Clément de Gaulejac s’inscrit dans une filiation du projet conceptuel dont il revisite les acquis formels en les articulant avec des préoccupations issues «du réel le plus platement réel». Ses projets installent un va-et-vient entre l’observation minutieuse du quotidien et une recherche formaliste sur le langage et les fondements de la communication. Cette dialectique a pour effet de déplacer doucement certaines règles du jeu.

Affiche


L'affiche de mon exposition rappelle sa question initiale.

Accrochage

En art on fait comme ça :

Dans les garderies (les écoles, etc.), on fait comme ça :

Options


Obsolescence


Pour organiser la collecte des déchets recyclables, la ville de Montréal va demander à ses habitants de remplacer par des sacs les emblématiques bacs verts.
Que vont-ils devenir, ainsi privés d’usage ? Vont-ils être recyclés à leur tour ? Comment va être organisée la collecte des bacs verts eux-mêmes ? Y-aura-t-il une dernière fois ? Le bac vert sera-t-il considéré comme un déchet et jeté tout de go avec son contenu dans le camion ? (Cela créerait un précédent à l’une des questions inaugurales de ce blog.)





Le parc sans nom

Entre Saint-Laurent et Clark, sous le viaduc Van Horne / Rosemont, il y avait un terrain vague qui devait son existence à une absence de décision.
Ici on ne faisait rien, parce qu’on ne savait pas quoi faire.


En l’entourant avec une clôture , on a matérialisé cette volonté par défaut.
Ce contour en a fait un parc.


Dare-dare s’y est installé.
Un parc sans nom est devenu Le Parc sans nom.


Réservé - merci


On parle de réserve à propos d’une technique qui consiste à soustraire une surface à l’action d’un colorant. Pour ce faire, on peut appliquer sur la surface un isolant temporaire, ou – plus difficile – penser le vide comme un plein, afin d’en matérialiser les contours ; pour le dessinateur, comme pour l’aquarelliste, le blanc est déjà sur le papier.

Formation des cadres



À propos de L’Annonciation peinte vers 1470 par Francesco del Cossa, Daniel Arrasse a montré comment l’escargot, « placé entre la limite extrême de l’espace représenté dans le tableau, et le bord ultime de l’espace de présentation d’où il est regardé », pouvait signaler « le lieu de l’échange invisible entre le regard du spectateur et le tableau ».
D’où vient cette obsession particulière qui consiste à montrer absolument le bord ?
Poser la limite entre la représentation et le lieu de la représentation permet d’annoncer que la nature de ce que l’on va voir n’est plus du même ordre, qu’on a changé de niveau logique et qu’il est temps de s’interroger sur la nature de ce passage. L’escargot du peintre montre le bord du cadre, mais il sert surtout à interroger la nature de ce cadre.
Ce dessin s’inscrit dans la continuité de cette pensée du cadre. L’escargot ne signale plus « le lieu d’entrée du regard du spectateur dans le tableau », mais pénètre littéralement la représentation. La trace de bave devient le cerne du doigt. La main présente un escargot qui la signale comme représentation d’une main qui porte un escargot. Cette lente et vague transformation de l’un en l’autre n’est plus le bord de la représentation. La ligne claire, comme limite ontologique, est remise en question. Le cadre n’est plus autour de la proposition artistique, mais intégré en elle, comme digéré par l’escargot. Il n’en perd pas pour autant sa qualité de limite - en ce sens qu’il reste le lieu d’un changement de nature - simplement la limite est partout.

Faire le vide


Une borne d’incendie sur un trottoir équivaut à une interdiction de stationner devant. Nul besoin de préciser cette interdiction par un panneau portant idéogramme, cette convention est connue de tous. La peur du sinistre (autant que celle de la contravention) impose la stricte discipline sur laquelle s’appuie la borne d’incendie pour délimiter un périmètre et trouer l’alignement automobile.

La borne d’incendie possède donc la capacité rare de faire le vide autour d’elle.

Un tel pouvoir éveille la convoitise. On pourrait être tenté de se l’approprier et, tel Arthur arrachant Excalibur à son rocher, déraciner pour soi l’une d’entre elles. Il est, hélas! à redouter que, contrairement à l’épée légendaire, la borne d’incendie perde tout pouvoir dès lors qu’elle ne relie plus surface et profondeur.