
Dans Autoportrait d'Édouard Levé (P.O.L., 2005), j'ai lu mot pour mot une histoire qu'on raconte dans ma famille et que lui, rapporte à la sienne. Il s'agit de l'histoire de l'ancêtre à la mort duquel on retrouve, parmi le fourbi posthume, une petite boite soigneusement étiquetée : "petits bouts de ficelle ne pouvant plus servir à rien". Frappé par la coïncidence, j'ai eu la curiosité d'effectuer une recherche sur Internet avec ces quelques mots. La première page de résultat est éloquente :
- Dans un livre consacré au mathématicien Jacques Hadamard, sa fille raconte un difficile déménagement, notamment dû à l'accumulation de toute sortes de cartons du genre de ceux que j'avais vus chez ma grand mère avec l'étiquette : "petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien". Et elle précise entre parenthèses : authentique!
- Sur un forum, un certain Stek_p se demande comment augmenter la capacité de son disque dur. Plus aguerri, Abracadabra75 lui conseille : On a trop souvent tendance à faire comme ma grand-mère qui rangeait soigneusement les bouts de ficelle dans une boîte marquée "bouts de ficelle ne pouvant servir à rien".
- Dans un commentaire laissé sur un blog, Maryne raconte qu'en rangeant les affaires de sa grand-mère après son décès, elle a découvert une boite sur laquelle était écrit : "petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien".
- Sur un autre blog, Tardif se souvient qu’après la mort de grand-maman, une petite boîte en fer fut trouvée dans une armoire, avec une étiquette soigneusement collée sur le couvercle, portant une inscription tout aussi soigneusement manuscrite : "petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien".
- Dans Le collectionneur de collections (Seuil, 1985), l'artiste Henri Cueco raconte qu'il a connu une vieille dame qui conservait tout et mettait ses trésors dans des boîtes à chaussures. Elle avait notamment accumulé sa vie entière des morceaux de ficelle inutilisables et avait écrit sur le couvercle : Petits bouts de ficelle ne pouvant plus servir à rien.
- Etc.
Certaines histoires sont peut-être trop belles pour qu'on les laisse aux autres. À peine entendues se doit-on de leur réserver une petite place dans le récit de soi. Ainsi, à l'instar des légendes urbaines, elles se diffusent par contagion, contenant en filigrane une sorte d’avertissement hypnotique dont nous ne saisissons pas forcément le fin mot, mais que nous nous appliquons à diffuser, répéter, comme d’affreux perroquets.

